Huntsville, la honte du monde Installation sonore

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Contribution de Corinne Turpin

Rêverie à propos de Huntsville, la honte du monde, élégie de Franck Laroze et Charles-Eric Péard

Avisez la cabane de jardin turquoise adossée au coin du mur. Cela commence souvent ainsi : une apparence bénigne, dans un pli caché du monde, où l’existence bascule, sous le poids de désirs trop lourds à porter seul, trop profonds parfois pour être compris de soi.
Et cela s’enchaîne souvent ainsi, de violence en violence aussi sûrement que la gravitation concasse les astres, le couloir de la mort s’ouvre et se referme devant vous.

La voix est magnifique, fraternelle, secourable. Laissez-vous emporter, laissez vous envahir de visions révulsives, vomissez, que votre âme s’échappe de l’enveloppe qu’elle ne mérite plus et que les gardiens du temple attendent pour la suspendre à son crochet.

Huntsville : ville pénitentiaire qui vit sans histoire de son industrie comme d’autres des chantiers navals ou du textile. Vaste studio d’horror movies dont le staff met en œuvre à la lettre le simulacre qu’il prétend donner en spectacle à la foule.

La peine de mort aux Etats-Unis comme ailleurs persiste sous le prétexte de dissuasion.
Toutes les statistiques prouvent que l’argument relève de la rhétorique. Jamais le nombre de crimes ne s’est accru par suite de l’abolition de la peine de mort. Quand bien même…
La dissuasion n’est pas justice, elle est stratégie de guerre. L’Etat assène au citoyen une apparence de preuve de sa capacité à le protéger, donc à exiger son obéissance.
Au début du 19ème siècle en France, l’opinion défavorable à la peine de mort n’a cessé de s’accroître jusqu’à la révolution de février1848 qui l’a abolie. En juin 1848, l’insurrection est réprimée dans le sang et la peine capitale est rétablie par la nouvelle assemblée nationale.

Le crime de droit commun semble toujours se présenter comme métaphore de la violence révolutionnaire et son châtiment comme avertissement politique. La France, pays aux convulsions révolutionnaires les plus récurrentes, a commis la dernière exécution capitale d’Europe de l’ouest en 1977. Je n’évoque pas les régimes qui se maintiennent au pouvoir par la terreur.

Les statistiques prouvent, par contre, que la peine de mort, et plus largement la prison, est un outil de répression politique et une variable d’ajustement social. Voici le lien vers un article intéressant sur le sujet dont voici un extrait : Les Afro-Américains représentent 12 % de la population américaine, mais 42 % de la population dans le couloir de la mort. Les Blancs, qui représentent 72 % de la population, constituent 44 % des condamnés à mort.

Le déséquilibre est encore plus frappant si l’on considère l’origine des victimes : un noir qui a tué un blanc a beaucoup plus de chances d’être exécuté qu’un blanc qui a tué un noir. Au niveau national, la majorité des victimes ne sont pas blanches. Pourtant, 80 % des sentences de mort sont prononcées à l’égard des meurtriers d’Américains blancs. Par ce constat, on remarque d’une part que la peine de mort est un dispositif majoritairement au service des personnes de couleur blanche, et d’autre part, que la vie n’a pas le même prix selon la couleur de la peau ou les capacités financières de chacun.

En France, la population carcérale se compose essentiellement de pauvres, ainsi extraits des statistiques du chômage et des revenus minimum et défaits de leur dangerosité, de malades psychiques et mentaux et de toxicomanes que la fermeture massive des hôpitaux psychiatriques a jetés à la rue. A propos de la répression des pauvres par le dispositif de la comparution immédiate, on peut voir le film de Patric Jean : La raison du plus fort. Le dommage social et finalement économique du traitement de la pauvreté par la répression plutôt que par une reconfiguration des liens économiques et sociaux est bien plus grand que celui causé par la délinquance ordinaire. Des politiques dotés d’une vision à long terme et du sens de l’intérêt général prendraient cette évidence en compte et y investiraient l’imaginaire de la population. Aux Etats-Unis des groupements de familles de victimes de crimes militent pour l’abolition de la peine de mort.

A Huntsville, le cimetière des suppliciés s’étend à perte de vue. Les corps torturés par l’électrocution peuvent avoir une température qui s’élève à 59°C et s’enflammer ! Ceux auxquels on administre une injection létale sont, selon les médecins, insuffisamment anesthésiés pour que l’agonie par suffocation et brûlure chimique par le produit qui arrête le cœur, soit toujours inconsciente (elle ne le serait que dans 53 % des cas), mais le produit paralysant empêche le condamné de bouger, ce qui masque les souffrances de cette agonie. Le cocktail respecte avec une pureté infaillible les codes de l’horror show.

Les corps ne sont pas rendus aux familles. En France, ils l’étaient et pouvaient être inhumés en ville à condition que l’identité du défunt ne soit pas divulguée. La tombe de Christian Ranucci a été gravée en alphabet cyrillique (russe) ! A Huntsville, jusqu’il y a quelques années, les seules inscriptions portées sur les croix blanches plantées à intervalles réguliers sur le gazon étaient celles de la date d’exécution et du matricule du condamné. Lorsque la famille ne manifestait pas le souhait d’accompagner le défunt, la croix était de surcroit marquée d’une croix en x à gauche du matricule. Depuis peu, le nom figure sur la croix mais le matricule est toujours inscrit ainsi que la date d’exécution. Le condamné ayant payé ses forfaits au prix le plus fort n’a toujours pas acquittée sa dette. Il est encore dépouillé de sa dépouille, de son identité (nom, date de naissance), consacré au rituel pénal, marqué de son sceau, exposé à tous pour l’éternité comme résidu sacrificiel. Le cimetière d’Huntsville est bel et bien une représentation de l’enfer qui pousse jusqu’à l’ultime la volonté d’édification d’un puritanisme encore sauvage de la jeune Amérique. Me revient le sermon sur l’enfer donné dans le collège jésuite de l’écrivain irlandais James Joyce dans son Portrait de l’artiste en jeune homme (disponible en Folio). Un morceau d’anthologie.

Corinne Turpin

Qui ?

cepSound

(France)
Plasticien sonore
Charles Eric Péard (cepSound) vit et travaille à Paris.
Après un mémoire sur « Les effets du sonore sur la perception visuelle dans l’art contemporain », Charles-Eric Péard travaille pendant dix ans en communication culturelle (radio, musique, théâtre, art contemporain, (...)

Franck Laroze

(France)
Auteur (poète & dramaturge), metteur en scène et artiste numérique, il explore dans son travail interdisciplinaire les enjeux biopolitiques du monde contemporain.
Au théâtre, il a cofondé la Cie Incidents Mémorables qui a créé plusieurs de ses spectacles dont Huntsville, l’Ordre du monde (...)

Corine Turpin

(France)
Programmatrice, animatrice au cinéma La Lucarne à Créteil.
Elle mène une action multiforme d’éducation à l’image depuis une vingtaine d’années et organise des stages de formation au domaine cinématographique pour des professionnels de l’éducation et de la culture. Elle apprécie notamment le (...)

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