Le radeau de la Méduse : à propos du film « Les hommes du Grand Emprunt » de Marie Ka.
En décembre 2009 Nicolas Sarkozy annonce la mobilisation de 35 milliards d’euros pour la réalisation de nouveaux investissements publics suivant en cela les recommandations d’Alain Juppé et de Michel Rocard.
« Il fallait mettre du carburant dans l’économie », annonce à cette occasion le Président de la République en espérant des résultats « à long terme » en matière économique et sociale.
Deux ans plus tard l’économie mondiale semble n’être plus qu’un bateau ivre, sans port d’attache ni port de destination, totalement soumis à des vents contraires et irréductible à toute formes de prévisibilité quand aux modalités concrètes du voyage.
Le film de Marie Ka brosse le portrait de deux hommes (René Ricol et Jean claude Volot) en charge de la mise en œuvre du Grand Emprunt, dans un court moment de l’histoire du monde et de la crise économique globale.
Il s’agit donc d’un fragment d’histoire, d’un prélèvement de réel, au sens chirurgical du terme, dans un paysage ou tout désormais ne relève plus que de la fiction. Une fiction mortifère, désolante et médiocre.
Avec ce film Marie Ka souhaitait se placer « au cœur du réacteur », en essayant d’adopter une attitude sans point de vue fixe, c’est-à-dire en évitant de se condamner elle-même à ne rien voir.
Ainsi, suit-elle pendant des mois ces deux hommes dans leurs déplacements et réunions et ainsi, peu à peu, se révèlent, par bribes, des copeaux d’une réalité dont on ne sait pas si l’on doit se réjouir d’en apercevoir, tels des voyeurs, les étonnants méandres ou se désespérer de n’en pas comprendre les logiques internes.
Ce film s’articule autour d’une question centrale, absolument inouïe par ces temps de déroute humaniste : « comment s’y prendre pour partager une richesse et pour faire que ce partage ouvre à de plus grandes richesses encore au profit de tous et de l’avenir de tous ».
On croit rêver : ainsi au cœur même du désastre économique annoncé, dans une ambiance générale de capitulation devant les effets destructeurs de l’économie mondialisée comme de l’effondrement de la crédibilité des écuries politiques, des hommes, debouts au milieu du radeau, indifférents aux contingences politiciennes, qu’ils connaissent par ailleurs parfaitement, créent des dynamiques destinées à créer de l’emploi, garantir la création de nouvelles filières de formation, de recherches, d’innovation et finalement de richesses.
Ce film parle d’un miracle : comment est-il encore possible que, dans un tel contexte, des hommes s’emploient a restaurer des valeurs (républicaines) que l’on imaginait devenues obsolètes.
Marie Ka ne filme pas des « gens biens », elle s’intéressent a des hommes « de bonne volonté ».
Il n’est sans doute pas indifférent que ce film soit celui d’une femme, consacré a un monde d’hommes.
Il n’est sans doute pas indifférent non plus que les deux hommes de ce film aient, chacun à sa manière, un rapport personnel et intime à l’art contemporain et à ce que les artistes disent par l’image que les mots ne savent plus raconter.
Il n’est sans doute non plus pas indifférent que le plaisir d’agir et de transformer l’ordre des choses de ces deux hommes soit aussi concret et palpable et que ce plaisir ne soit jamais entamé par le cynisme que leur propre lucidité sur les limites de leurs pouvoir réel pourrait générer.
Et il n’est pas indifférent enfin que les spectateurs soient parfois désemparés par un film montrant des hommes témoignants d’un engagement « éthique » (on ne sait plus trop quels mots utiliser désormais) au sommet du pouvoir.
Ce film parle donc d’une bonne nouvelle (elles ne sont pas nombreuses en ce moment), et il sera probablement rapidement un classique à regarder dans les cours d’économie, comme dans les cours de politique, de morale politique ou d ‘ « heroic fantasy ».
"Les hommes du Grand Emprunt" donne encore envie d’être un Homme.
Et c’est une femme qui le dit.
Pierre Bongiovanni
LES HOMMES DU GRAND EMPRUNT
Auteur : MARIE KA
Durée : 52 minutes
Réalisateur : MARIE KA
Production : MOSAÏQUE FILMS
Participation : FRANCE TÉLÉVISIONS, CNC, ORCCA
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