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Chamane : chevaucher le Temps

Texte de Sylvie Dallet

Article paru dans la revue Kiteje (voir l’invisible, dire l’indicible, penser l’impensable), numéro 2 « Morts de la mort », automne 2011

Parlons ici de travail et de transe, ce que les littéraires et les historiens qualifient le plus souvent de passion, de compassion et de sentiment océanique. Fabien Ollier m’a demandé pour Kiteje une ouverture épistémologique un peu particulière, qui perdure comme un savoir complexe au travers des époques qui l’utilisent sans lui faire de cadeau ou qui, au contraire l’honorent comme un « art brut » capable de défier les lois du vivant ordinaire. Entre 1945 et 1947, le plasticien Jean Dubuffet définissait l’art brut comme un espace où l’art des singuliers, des fous, des enfants avait trouvé sa communauté et sa méthode.

À la même période, un Pierre Schaeffer, venu de la radiotélévision, réfléchissait sur les « arts infirmes » puis sur la « musique concrète ». Cette résurgence du brut, de l’infirme et du concret à une époque où le virtuel s’exprime de façon très perverse permet, je le crois, de comprendre au mieux les philosophies que le chamanisme exprime au travers l’oeuvre d’art et la transe des corps. Cette attitude de lutte psychique contre la maladie et la souffrance reste liée à un savoir oral, ancestral, archaïque qui mute constamment comme l’ennemi qui prétend combattre, tout à la fois même, autre et collectif. La sculpture sociale à laquelle le praticien participe est un art comme Apollon l’incarne et une joie de vivre comme Dionysos l’exprime. La mort est une ombre qu’il évite, mais qui reste une des données du grand jeu de la vie.

Ce chamanisme aux multiples visages correspond en effet à une attitude de vie qui se renforce au travers des pratiques et expressions artistiques riches de sens. Pour redonner une signification de fleuve à un mot- ressource (certains diront un mot-valise, ce qui n’est que la part ironique du même concept) le terme de chamanisme correspond à une série de manifestations spirituelles physiques et artistiques, qui explorent des mondes parallèles pour les reconnecter à la source. Cette source archaïque, vive, brillante ou noire, peut qualifier la demande voire aider à la guérison ou à la métamorphose du patient qui confie au praticien ses soucis. Le questionnement de l’oeuvre d’art force l’attention parce qu’il est depuis les origines de l’homme une des réponse de la vie de l’esprit à la mort.

Note monde se renouvelle sans cesse, dans une danse associative qui bondit des cellules aux étoiles. Comme Héraclite et Nietzsche l’annoncent, nous sommes dans cet incessant processus de transformation intérieur et extérieur des porteurs d’une vie métamorphique qui s’exprime par le toucher, le langage, l’oeuvre, la relation en général. Dans la pratique intuitive du chamane, (qui n’est chamane que parce qu’il est reconnu comme utile par une communauté), la navigation entre les mondes, ceux des esprits des plantes, des animaux et des entités bénéfiques ou dangereuses, suppose une double capacité à laisser aller son esprit et préserver son âme des dangers de la route. Le chamane doit être utile, sinon il n’est qu’un vaticinateur suspect, un illuminé qui s’enferme dans sa prophétie intime. Le chamanisme est en effet un chemin, une recherche et une méthode qui tisse du singulier au collectif. Le risque et la confiance naviguent ici ensemble sur des routes peu sûres, dans une relation au risque que nous pouvons indirectement comprendre au travers des remarques de l’essayiste Roger Caillois traité sur les jeux. Pour correspondre à sa mission subtile, le chamane demeure un créateur hybride, compatissant mais habile joueur, qui conjugue des énergies à son propre psychisme dans des mécanismes exploratoires du vivant et de l’au-delà des choses et des corps ordinaires. Pour filer la métaphore, nos sociétés sécuritaires, désormais vacillantes sur les bastions de l’au-delà, laissent l’eau de certaines expressions sensibles saper les arcanes des savoirs numériques et langagiers que l’Occident a patiemment édifiés. Le savoir se réhydrate au sensible dès qu’il accepte les mutations et les passages que la créativité aménage. Georges Didi-Huberman a consacré un beau livre aux lucioles : le chaman, être en devenir pour autrui, est une luciole dans le bleu sombre de la nuit.

Dans cette quête de la guérison assistée, qui est une sorte d’expression pleine du monde, le sonore parcourt un espace diffus que le corps ne peut atteindre.A l’inverse du monde ordinaire qui se déplace physiquement pour trouver sa proie, le corps reste dans un périmètre restreint, si on en exempte la transe ou la création artistique par laquelle le praticien exsude les visions colorées qui le traversent. Cet écheveau de sens fonctionne comme un cheval mystique, apportant dans son sillage une réponse, un diagnostic, une aide. Cette description pour commune qu’elle soit, suppose des éléments qui sont des formes de perception complexes et discontinues. Les poètes des siècles passés ont décrit dans des mots magnifiques ce chevauchement du temps qui s’opère par la création. La chose créée qui passe le temps, cela s’appelle un chef d’oeuvre. L’art est l’Homme à l’Homme décrit dans le langage des choses (Schaeffer) . Ces chefs d’oeuvres nous aident à chevaucher le temps quand nos souvenirs personnels s’estompent. Baltazar Gracian, un des pères philosophiques du « concept », utilise le double terme de « pointe » et de « génie » dès qu’il évoque la capacité de création originelle. Combiner différemment les matériaux qui se présentent à soi dans un espace- temps qui se métamorphose continuellement, tel est le rôle de l’inventeur, du créateur et du chaman, praticien du rêve.

L’expression du chaman dans un lieu spécifique qui le rassure intimement et l’ancre dans ses fonctions de médiation, est donc indispensable pour la pratique de son art. Pour naviguer dans des mondes intimes, il faut être attaché à un territoire commun. De fait au-delà de la créativité territoriale que cette pratique suppose, l’exercice chamanique suscite une réelle interrogation sur l’espace et le temps. Si le chaman voyage pour répondre à la demande curative d’un patient, c’est dans des espaces différents de son propre corps. Il voyage en esprit, dans une petite transe préparée par des sons très fins ou très forts, vers des esprits qui lui ouvriront des mondes. Ces différentes opérations s’effectuent par permissions successives à des questions posées, où la cohérence de la demande correspond profondément avec l’intégrité du chaman. Analogiquement, le dialogue que tisse le chaman avec les esprits permet des incursions de plus en plus subtiles aux abords de la naissance et de la vie. Le temps va très loin dans une telle pratique, figurée par un serpent symbolique qui mue et se perpétue dans des avatars multiples. De fait, l’animisme et le panthéisme correspondent aux premières expressions chamaniques, s’il est vrai que les chamanes se soucient peu de théologie, la dédaignant pour une morale de l’action, celle de la quête et de la guérison. Si l’on devait comparer les deux attitudes religieuses monothéistes familières à l’Occident, la juive et la chrétienne, symboliquement traduites en Testaments, la pensée juive porte en elle une théologie de l’espérance tandis que la théologie chrétienne se ressource à un souvenir matriciel, qui selon les prêches ou les convictions intimes, s’en réfère tantôt à une incarnation, tantôt à une agonie, tantôt à une résurrection. Pour officier, le chaman reste à l’inverse, dans l’instant de la demande et donc dans un complet déni du temps. Ce refus du temps précis (temps espérance comme temps souvenir) est un pivot très subtil parce qu’il permet cette exploration spirituelle aux confins de la mort et de la vie, dans un refus des cycles et une abolition profonde du moi historique. De fait, au contraire du récit chrétien ou des dispositifs psychanalytiques traditionnels, les procédures chamaniques ne sollicitent aucune agonie mimétique, car elles combattent dans un présent prismatique ou oblique, prenant la responsabilité du charme et du feu. Ils ne se savent pas seuls, épaulés par ce que les ethnologues décrivent pour être le « présent ancestral », le temps du mythe, un mythe qu’ils co-construisent au moment de la demande du patient. Rassurer le patient qui souffre est le premier devoir du soignant, pour que la confiance reste l’alliée de la vie. Pour ces raisons, certains hôpitaux catholiques américains sollicitent des chamanes pour des séjours de fin de vie, laissant au rêve le soin de préparer bel envol de l’âme.

L’abolition du temps abolit en quelque sorte la mort, considérée au travers des voyages psychiques comme une des multiples portes insaisissables de la communication. Le chaman traverse cette porte, perçue comme une fracture du temps qui pourrait d’aventure le broyer. Le chaman, explorateur en mission, ne doit pas s’y attarder car il risque sa vie psychique. Seule l’âme franchit les seuils en vigilance et peut, si elle se sent en confiance, revenir dans un voyage guidé. Pour revenir, il faut partir. Les récits chamaniques décrivent la misère de certaines âmes coincées dans un entre- deux, hésitant sans fin entre la nécessité de franchir le seuil et le regret de ne pouvoir rester là pour ceux qui la pleurent. Dans ce cas, après diagnostic, le devoir du praticien et d’aider l’âme à franchir le seul et atteindre la lumière qui l’attend. Sinon l’âme perdra progressivement sa propre brillance, fantôme plaintif et hanté, encombrant un espace mémoriel qui ne lui convient plus. Et sans ce passage étroit où elle se dénude, l’oiseau libre qu’elle est désormais ne pourra plus voler.

La relation du chaman au monde correspond donc très étroitement à la médiation qui magnifie le mythe d’Orphée, exigeant le retour de sa bien-aimée des enfers. Le phénix amoureux s’est brûlé, il renaît sous les traits d’un héros civilisateur. Orphée obtient le retour d’Eurydice son amour. Il la perd pour avoir voulu voir son image avant l’heure. Le soleil l’a leurré, la prudence lui a fait défaut. La Nymphe éphémère n’a pas souhaité vraiment revenir parmi tous les vivants : le mythe ne lui donne la parole que pour la perdre. Les cris d’Eurydice ne sont guidés que par l’ombre d’Orphée qui marche devant elle. Orphée est sa seule référence : où il est, elle veut être. Cela ne suffit pas. Le collectif est le suprême organisateur. Orphée devient au travers la perte définitive un autre homme qui perfectionne la lyre et invente la gamme musicale. Par son courage, il se révèle porteur de collectif. Orphée, l’artiste fou d’amour est un Atlas chantant. Dans une métaphore analogue, les Saintes femmes des Evangiles, venues pleurer au tombeau du Christ ne retrouvent pas le corps. L’esprit revient quelques jours plus tard, visible mais impalpable. Le corps est un passage entre différents états de l’âme. Lorsque celle-ci revêt un manteau corporel, le manteau mal agrafé peut lui glisser des épaules. C’est dans cet incertain fragile que le combat se noue, dans un entre-deux, une fissure où le jeu du hasard l’emporte aux dés du risque.

La question se pose donc au praticien en termes doubles : que vas tu chercher au delà de ces corps que tu veux guérir et préserver ? Leur vérité ou la tienne ? La métamorphose agit au-delà des points curatifs sur un psychisme inconnu. La psychanalyse qui a prévalu au XXè siècle, explore par le langage des dispositifs de retour sur soi, jusqu’aux blessures de la petite enfance. Elle fonctionne sur le mécanisme du souvenir, jusqu’à en fabriquer en spirales d’écho. Les expériences spirites de communication avec l’au-delà continuent à solliciter des êtres du souvenir qui semblent toujours être présents. Pourquoi ne pas conjuguer à nouveau l’oeuvre d’art et le souvenir des « belles choses » dans cette lutte pour la vie ?

Quelques expériences cinématographiques, liées au mouvement et à la profondeur des plans, ont été tentées depuis peu. Parmi ce qui deviendra sans doute une veine d’inspiration, citons ce film précurseur, « Ecoute le temps » (distribué en DVD sous le nouveau titre de « Fissures »). La réalisatrice franco-lituanienne Alante Kavaité met en scène la quête d’une jeune femme qui recherche les raisons de la mort de sa mère. L’une est ingénieur du son, l’autre était médium. Il faut oser mettre en scène un tel scénario et remercier Gracian d’avoir ouvert la voie à la réflexion sur la conception, triangle audacieux entre des matériaux composites. Suivant le fil d’un double meurtre, la fille retisse les fils de l’entendement au travers des bandes sonores qui captent les sons du passé, jusqu’à faire résonner le drame. Alors que la maison s’effondre sous le jeu dramatique, la narratrice, vivante, sonore et indignée échappe à sa douleur. Sa transe créatrice l’a transformée en gnostique, un être de savoir qui comprend le monde et le ressent profondément dans ce qu’il révèle et donne.

« Le dernier voyage de Tanya » du réalisateur russe Aleksei Fedorchenko enfourche une inspiration similaire à travers un road movie empreint de nostalgie : deux hommes, accompagnés de deux pinsons en cage transportent une bien - aimée morte pour l’incinérer au bord du fleuve, selon l’antique coutume funèbre des Meria, une population nordique progressivement fondue depuis des siècles dans le peuple russe. Cette odyssée à rebours s’élabore grâce à une bande -son subtile de chants et de bruits qui éveillent le monde à ses potentialités extrêmes : souvenirs concrets, récits, chants, création et crémation avant une noyade qui hésite entre un engloutissement mémoriel et le vrai naufrage d’une voiture basculée dans le fleuve. Dans les deux cas, le cinéma remplit un rôle philosophique fort, au travers des scénarios inhabituels, menés par deux jeunes réalisateurs orientaux, porteurs d’une spiritualité attachée aux mystères de l’humain. Tanya comme Eurydice, n’a pas eu de parole construite, car le désir des hommes magnifiant son corps a indirectement creusé sa disparition. Le macrocosme de l’automobile des deux amis, emprisonnant le microcosme de la cage aux pinsons, bascule dans le fleuve de l’oubli, d’où surnagent seuls les mots du poète. La femme Meria, dans son histoire ancestrale, est un médium qui conduit à la création collective, un cinéma inspiré qui, luttant pour la vie pleine, distribue ses souvenirs à l’aveuglette. La dernière image du film de Kavaité attire le spectateur vers une rencontre visuelle entre le surgissement d’une biche au matin sur une route de forêt : la jeune femme, réchappée de l’écroulement de la maison du meurtre, sourit à l’animal qui la fixe en retour de son regard brillant. Les choses sont dans l’ordre, le soleil luit au travers une forêt mouillée, dans le silence des présences calmes, hôtesses permanentes de l’arbre de vie.

Sylvie DALLET